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Les persécutions policières

9 octobre 2006, par Kah

Texte extrait du livre : "LE PREMIER RASTA" Helene LEE Paru chez Flammarion

Les persécutions policières

À St Thomas, où Howell a laissé un grand nombre d’adeptes, la chasse aux sorcières a commencé. Il n’y a qu’un moyen pour arrêter les pacifiques rastas : la provocation. Il faut écraser le serpent dans l’oeuf, leur donner une bonne leçon. Tous les moyens sont bons pour qu’ils « lâchent leur doctrine comme une patate trop chaude " ». Le 4 août 1934, un prédicateur harangue la foule sur la place de Seaforth. Un policier, Robert Powers, traverse la foule et entre chez Chung, l’épicier chinois de la place. Il est en verve, il paye la tournée. Ce soir, il est sorti casser du rasta. « Qui est de la partie ? Pour conunencer, que ceux qui ont de§guitares fassent une chanson pour se moquer de ces ploucs. juste de quoi réchauffer l’ambiance. Et n’ayez pas peur de troubler l’ordre public. L’ordre public, c’est moi ’91 » Le policier a lancé six noms à ridiculiser dans la chanson, ceux de six adeptes de Ras Tafari. Les jeunes, sans doute un groupe de musiciens ambulant

s, composent une de ces chansons grivoises caractéristiques du mento, la musique populaire de la Caraïbe à l’époque. Puis ils sortent la chanter sur la place, et leurs obscénités couvrent la voix du prédicateur. Des gens se retournent. « Regarde comment les jeunes se conduisent pendant une réunion religieuse ! s’indigne une femme. Il n’y a plus de respect !
- On ne peut pas blâmer lesjeunes, répond sa voisine, une certaine Melrosa Francis. Si les aînés montraient le bon exemple, les jeunes ne seraient pas aussi mal élevés et incontrôlables.
- Moi, ma femme et mes gosses savent se tenir ! lance alors Powers.
- Tu es marié, toi ? demande Melrosa.
- Non, je ne suis pas marié !
- Alors, c’est pas à toi que je cause ! » Powers tient enfin le prétexte qu’il cherchait « C’est comme ça que tu me parles ? Tu veux que je te montre si j’ai des couilles ? Tu vas finir en taule ce soir ! » Il l’att

rape, mais elle se débat : « J’ai rien fait ! » Quelqu’un est allé chercher l’ami de Melrosa, qui tente de calmer le jeu. « On peut pas arrêter quelqu’un qui n’a rien fait ! » Il les sépare et presse Melrosa de s’en aller. Melrosa s’éloigne en direction de la bijouterie Gordon, de l’autre côté de la place. Powers la poursuit, accompagné de son gang. Au moment où l’ami de Melrosa tente à nouveau de calmer le policier, un des sbires de ce dernier se précipite sur la femme, la soulève par le collet, la jette sur le dos à l’entrée de la boutique et saute sur elle. « je la tiens ! Viens l’arrêter ! » Powers se précipite, mais il a trop bu et trébuche sur les corps qui se débattent à terre ; sa tête s’en va heurter le montant de la porte. Les assistants relèvent les combattants, et la pauvre Melrosa s’échappe, à moitié sonnée ; elle se réfugie dans la boutique. Powers, fou furieux, se précipite à sa suite. En essayant de l’attraper, il casse tout sur son passage. Le bijoutier Gordon, s

ans s’énerver, le prévient : « Ce que tu casses, tu

devras le payer ! » « je m’en fous, du fric, j’en ai ! » hurle Powers en renversant une étagère. Il faudra l’intervention d’un autre policier pour que l’homme se calme, mais il exige que Melrosa et ses « complices » soient arrêtés. Melrosa suit tranquillement l’autre policier au connnissariat, sûre de son bon droit. Le jugement est renvoyé devant le tribunal local, où l’on ne laisse même pas les accusés s’expliquer. Melrosa, ses amis et quelques autres rastas de la région - dont certains n’étaient même pas présents ce jourlà - sont condamnés à un mois de prison. Et, bien sûr, les dégâts chez le bijoutier ne sont pas remboursés.

Grâce aux procès-verbaux de la police, nous pouvons suivre presque en direct ces fragments de « racisme ordinaire » tombés des poches de l’Histoire. Ils permettent d’apprécier l’attitude ambivalente des Britanniques. D’un côté, un souci de « légalité » - tout est consigné, les témoignages sont transmis et conservés. De l’autre, des décisions dictées par la plus arrogante des mentalités de classe. L’ambivalence est la même dans toute l’administration coloniale. Il y a une tradition de fonctionnaires vertueux et une autre de ripoux. Le milieu des clercs de justice et des petits officiers constitue une bourgeoisie noire cultivée, aux idéaux chrétiens et humanistes, qui s’indigne du système administratif colonial, où la couleur prime encore sur le mérite. Ces déçus de l’administration sont souvent des garveyites qui se battent pour les droits de l’homme et le respect des lois ; mais ils restent les otages de leur propre rejet de la « sauvagerie » africaine. Quant aux administrateurs bla

ncs, pris en sandwich entre le discours officiel et les pressions exercées par la classe dominante, ils obéissent aux lois – il existe aux archives de Spanish Town, plusieurs correspondances recommandant à la police de ne pas outrepasser ses prérogatives. Mais, dans l’esprit, ils rejettent en bloc tout ce qui est noir, tout ce qui représente un défi à leur « supériorité ». Or ce que Ras Tafari représente révulse la « bonne société »jamaïcaine. Occupée, comme ses soeurs de la Caraïbe, à « améliorer la race » en épousant plus clair que soi, elle hait les africanismes et tout ce qui fait ressortir sa « noirceur », comme les cultes afro-caribéens. Ne sont-ils pas les cultes du diable avec leurs danses « païennes » et la « sauvagerie » de leurs tambours ? Au milieu des années trente, les cultes africains pullulent. La Dépression a relancé le Great Revival (mouvement de renaissance spirituelle) qui avait secoué le pays en 1860-1861 ; des Églises fleurissent à tous le

s coins du ghetto. Baptisés dans le grand bénitier de Dieu - l’eau des rivières et la mer -, les fils d’esclaves renaissent lavés du péché de la servitude, libres à nouveau de vivre selon leur culture et leur conscience. C’est le Christ qu’invoque le Revival, mais il le voit « par ses propres lunettes, celles de l’Éthiopie », comme dit Garvey. Les paucomaniacs vont plus loin que les rastas. Leurs cultes appellent l’Esprit, se soumettent à lui dans une étreinte qui évoque le vaudou. Quant au kumina, il est encore plus africain. Il a sa base à St Thomas, où des Africains de souche arrivaient encore au début du siècle pour travailler dans les plantations. On trouve des « camps » Rumina jusque dans les ghettos de Kingston, où ils voisinent avec ceux des rastas. Tout cet étalage d’africanismes horrifie les petitsbourgeois. Leur « noirceur », leur blessure secrète... Et c’est bien de blessure dont parle l’un d’eux, le pasteur EJ. Robertson, lorsqu’il décrit dans le Daily Gl

eaner ce « chancre repoussant » qui ronge le pays :

« Ils sèment les graines de la discorde [... ] et ressuscitent les superstitions d’un monde révolu, la licence sexuelle des cultes de Baal. Des pratiques païennes venues des contrées les plus arriérées du continent noir ressurgissent. Ces gens mènent une vie dépravée et font fleurir le trafic de ganja. Es peignent l’homme blanc aux couleurs de la haine et disent que Dieu et le Christ sont noirs. [... ] Les paucomaniacs sont les parasites les plus teigneux du monde animal, une vraie malédiction pour le poulailler et la bergerie de l’honnête homme. je les vois souvent endormis en pleine journée sur le bas-côté de la route, hommes et femmes pêle-mêle, encore ivres des orgies de la nuit passée. Les tambours de ces va-nu-pieds empêchent les gens respectables de dormir, et comme la mendicité ne leur rapporte pas assez ils font main basse sur ce que d’autres ont durement gagné et finissent à l’hospice où vos impôts et les miens paient Pour leur entretien ».

Mais si ces cultes syncrétiques provoquent l’horreur des bourgeois, le vrai danger, c’est bien les rastas. « Ils jouent avec le feu », titre l’éditorial du Daily Gleaner. Le texte qui suit est sévère : « Des ouvriers agricoles à l’entendement limité et de petits producteurs de St Thomas se sont laissé gagner par le dangereux culte de Ras Tafari, et ils font de la résistance passive. Quelqu’un - sans doute un plaisantin - leur a dit que l’empereur d’Abyssinie les dispensait de payer au gouvernement les taxes et tenures de leurs parcelles. [..] Que se passera-t-il lorsque les squatters seront expulsés ?je laisse au gouvernement le soin de tirer ses propres conclusions. Mais j’ai bon espoir que l’attention actuellement accordée aux rastafariens par la police les convaincra d’abandonner leur pernicieuse doctrine ". » Que fait l’UNIA ? La seule organisation qui aurait pu prendre le parti des rastas se range aux positions de l’establishment. La treizième convention de l’UNIA s’o

uvre à Edelweiss Park le 14 août 1934 par un débat sur la progression alarmante des cultes, que l’orateur attribue à « l’absence d’une politique religieuse claire de la race ». Johnson, délégué de Kingston, évoque « ces Noirs qui se disent abyssiniens, qui ont commencé à se faire pousser la barbe en signe d’appartenance religieuse et ont annoncé qu’à une certaine date ils traverseraient la mer jusqu’en Abyssinie en fendant les flots de leur barbe ». Le délégué Forrest reproche à la municipalité de tolérer la paucomania à Trench Pen, ghetto de l’ouest de la capitale où, toutes les nuits, les tambours vont bon train. « Les parents emmènent leurs jeunes enfants à ces cultes malsains, dont on les voit revenir au petit matin hébétés de fatigue. » Le problème, ajoute un délégué américain, ne concerne pas seulement la Jamaïque : « Aux ÉtatsUnis, des Noirs à l’esprit simple se transforment en Maures, en Arabes, en Abyssiniens, et même en Zoorastriens 41 ; ils font pousser leur barbe et

refusent de se couper les cheveux ; ils échangent leur prénom chrétien contre quelque appellation mystique empruntée aux Maures ou aux musulmans... » Quant à Garvey, sa position est un peu différente, et sans doute Balintine a-t-il eu raison de le dissocier de l’UNIA, « la reine anglo-militante la tête en bas ».

Garvey, qui s’exprimait pourtant beaucoup, n’a jamais fait de déclaration tonitruante à l’encontre de Howell, son « ami » rasta. Fin psychologue, il comprend son approche religieuse de théories fondamentalement proches des siennes. Mais s’il veut pénétrer les rouages de la politique, Garvey ne doit pas se laisser jeter dans les jambes un illuminé qui parle d’Afrique et de désobéissance civique. L’accès aux urnes, dans la Jamaïque de 1934, est réservé aux propriétaires terriens - vingt mille personnes, soit moins d’un dixième de la population. Ce sont eux que le candidat Garvey doit convaincre, et ce n’est pas en s’associant aux rastas qu’il y parviendra. Mais en 1935, Garvey baisse les bras et part pour l’Angleterre. Son départ est justifié par les tracasseries auxquelles l’autorité coloniale l’a soumis - emprisonnements, entraves procédurières, déni de son droit d’expression. Peut-être fuit-il aussi la mentalité étriquée de l’UNIA jamaïcaine - cela, bien sûr, il ne le dira pas.

P.-S.