Le mouvement Nyabinghi
9 octobre 2006, par Kah
une secte raciste noire, ou simplement une invention d’un membre du Ku Klux Klan ? toujours est-il qu’elle sera la première dissidence du mouvement Rasta !
Extrait du livre : "LE PREMIER RASTA" Helene LEE, paru chez Flammarion
L’année 1935 est sombre sur tous les fronts. Depuis sa prison, Howell apprend les tristes nouvelles qui arrivent d’Afrique : le 5 décembre 1934, Mussolini a envahi l’Abyssinie. Un cas de conscience se pose à l’Europe : l’Éthiopie est membre de la Société des Nations ; il est donc du devoir de celle-ci de la secourir en cas d’agression. Mais si la SDN s’attaque au Duce, l’Italie va basculer dans la guerre aux côtés de Hitler. jusqu’au mois d’août 1935, on tergiverse. On serait bien tenté d’abandonner cette lointaine Éthiopie aux griffes de Mussolini. À moins qu’Haïlé Sélassié ne décide de se mettre sous protectorat anglais ?... C’est mal connaître le négus : « je ne serais pas digne de Salomon et de mes ancêtres, explique-t-il à Bernard Shaw, si je me soumettais au joug italien. Comment pourrais-je, moi, le monarque du plus vieil empire au monde, un empire dont la création remonte au Déluge, accepter un protectorat français ou anglais ? L’Ethiopie n’est pas un gâteau sucré d
ont on peut distribuer des parts de droite et de gauche pour s’attirer des faveurs. » Au mois d’août, l’Éthiopie se prépare à la guerre. Le Daily Gleaner étale en première page les déclarations de femmes éthiopiennes qui demandent à prendre les armes aux côtés de leurs époux. Sans doute Howell lit-il en prison l’article consacré à Hailé Sélassié
L’EMPEREUR D’ÉTHIOPIE,
UN MONARQUE PLEIN D’HUMILITÉ.
Hailé Sélassié pense qu’humilité et majesté vont de pair. Il rend visite à ses sujets dans leurs humbles demeures et se déplace souvent à dos de mulet.
Le 5 août, en page trois du journal, les rastas peuvent découper une superbe photo du négus, mais les nouvelles sont mauvaises : la guerre est devenue inéluctable. Des lettres d’anciens combattants du BWIR demandant à s’engager pour l’Éthiopie affluent chez le gouverneur. Il en arrive même du Honduras : « Une guerre ayant éclaté entre l’Italie et l’Éthiopie notre mère, nous, Noirs du Honduras, pensons qu’il est de notre devoir de donner nos vies. Nous désirons savoir s’il serait possible de faire un front commun avec ceux de Jamaïque et des autres îles de la Caraïbe. Répondez vite car nous sommes prêts à sauter. Nous ne voulons pas que le dernier Italien soit massacré avant notre arrivée. » Lorsque le « dernier Italien » sera massacré, bien de l’eau aura coulé sous les ponts ; la guerre aura duré six ans et fait des centaines de milliers de victimes civiles. Mais Howell et les siens ne douteront jamais de la victoire. L’Apocalypse ne dit-elle pas qu’ils « combattront l’Ag
neau, mais [que] l’Agneau les vaincra, parce qu’il est le seigneur des seigneurs et le roi des rois » ? Et s’ils avaient eu un doute, l’article sur les nya-binghis arrive à point pour les rassurer.
Ce papier, publié dans le Jamaica Times du 7 décembre, est le plus paradoxal de tous les textes fondateurs du mouvement rasta : c’est en fait un article de propagande anti-éthiopienne, écrit en 1934 pour un journal de Vienne par un journaliste italien, Federico Philos, et repris en anglais par un journal canadien. Il prétend qu’une société secrète noire, les nya-binghis, aurait rassemblé une armée de vingt millions d’hommes sous le commandement d’Hailé Sélassié pour détruire les Blancs : « Du fond de la jungle et du cœur des cités, de tout le continent africain et de la diaspora, des Noirs se joignent en foule à cette organisation qui dépasse en nombre tout ce que nous avons connu. Son nom, nya-binght, signifie "Mort aux Blancs". [...] En 1930, un congrès nyabinghi s’est tenu à Moscou avec des représentants de quinze ou vingt nations, et il a désigné Hailé Sélassié comme [... ] leader de la race noire. Hailé Sélassié est regardé comme un véritable Messie, le sauveur des peuples de coule
ur, l’empereur du royaume noir. Lorsque l’on prononce le mot négus, les yeux des Noirs brillent d’un brûlant fanatisme. Ils le prient comme une idole. Il est leur Dieu . » Qui est Philos, l’auteur de cet article ? Il semble au fait des mouvements noirs d’Amérique ; il fait ainsi allusion dans ce texte à l’empoisonnement, en 1930, de leaders du Ku Klux Klan « terrassés par une maladie mystérieuse ». C’est cette même année qu’eut lieu l’affaire du Ginger jake. Y a-t-il eu des gens du Ku Klux Klan parmi les victimes de la boisson frelatée ? Ce n’est pas impossible, car le Ku Klux Klan recrute parmi la section misérable de la population blanche qui noie sa frustration dans l’alcool bon marché. En présentant l’intoxication comme un empoisonnement par une organisation secrète noire, le Ku Klux Klan s’offre une aura de martyr et entretient la paranoïa dont il se nourrit. Et il déniche le coupable idéal, mystérieux et terrifiant à souhait : une obscure société secrète africaine,
les nya-binghis. C’est cet épouvantail qu’agite à son tour Philos, apparemment en contact avec les milieux racistes du sud des États-Unis. À l’origine, les nya-binghis sont une société secrète féminine basée au Ruanda-Urundi (aujourd’hui Ouganda et nord du Rwanda), territoire placé sous mandat belge en 1923. Le nom de la société serait inspiré d’une reine de légende, Nayingi, « la reine aux mains pleines ». Mais comme d’autres sociétés secrètes de l’Afrique moderne - celle, par exemple, à laquelle appartenait la puissante mère du musicien Féla Anikulapo Kuti -, les nya-binghis secondent la lutte anti-coloniale avec des méthodes à leur portée (notamment l’empoisonnement et l’exercice de la terreur envers les colons). Démantelée par le pouvoir colonial belge lors du rattachement du Ruanda-Urundi au Congo, elle est interdite en 1928 et ne ressurgira qu’au moment de l’invasion de l’Éthiopie. Pour le Journaliste Jamaïcain Hartley Neita, il pourrait y avoir un lien e
ntre Howell, l’affaire du Gingerjake et les nya-bùighis. Mais cette hypothèse reste douteuse. Même si Howell a pu connaître l’existence de la société secrète au Congo, il n’a vraisemblablement pas pu entrer en contact avec elle lors de ses escales en bateau (il lui aurait fallu aller dans l’intérieur du pays). Et s’il est vrai qu’il fabriquait des potions magiques aux États-Unis, rien ne dit qu’il ait été arrêté pour l’affaire du Gingerjake. À l’époque de la résurgence des nya-binghis, il se trouve en Jamaïque, où la seule information dont il ait pu prendre connaissance - si elle lui est parvenue en prison - est l’article de Philos. E n’en retiendra que la confirmation de la puissance militaire de son roi, et pour lui elle va de soi. Les adeptes de Ras Tafari qui capteront l’information à leur profit sont ceux de l’extérieur : ceux de Smith Village, ghetto populeux où pullulent les cultes, ceux de Trench Pen, restés en marge de l’activité de Howell à cause de sa personnalité écrasante
. Son procès a donné un puissant élan au mouvement, mais Howell n’est plus là pour jouir de sa victoire, et l’idée de Messie noir devient du domaine public. L’article de Philos lui fournit un appui en rapport avec l’actualité éthiopienne : soudain, tout le monde veut rejoindre les nyabinghis. Ainsi se forme, moins de deux ans après la naissance du mouvement rasta, sa première dissidence : les nyabinghis. Mais le texte « fondateur » de cette branche du mouvement est un texte de propagande raciste, écrit par un Blanc et conçu pour exacerber la paranoïa des Blancs. Un monde sépare la rédemption noire des Garvey, Athlyi et autres, et la guerre des races qu’évoque Philos. Garvey et ses successeurs avaient certes pris parti contre le mélange des races qui, pendant des décennies, avait été l’instrument le plus sournois de la dévaluation noire - on s’efforçait d’épouser « plus clair » que soi. Mais en réhabilitant l’image noire, Garvey n’avait fait que rendre à des hommes la fie
rté de leur identité et les convaincre que leur avenir était entre leurs mains. Le propos de Philos
est tout autre. Pour que l’Europe accepte de laisser l’Italie annexer l’Éthiopie, il invente un complot mondial de toutes les races de couleur et leur prête des sentiments de haine qui n’ont jamais été ceux d’Hailé Sélassié. Là où HoweH parlait d’amour, il parle de haine ; là où Howell parlait de renaître, les nyabinghis, selon Philos, parlent de tuer. Mais cette haine des Blancs, propre aux nyabinghis (bien que présentée comme intrinsèque au mouvement rasta par la plupart des ethnologues), est elle-même le produit de l’imaginaire blanc : « N’est-il pas normal que les Noirs nous haïssent, compte tenu de ce qu’üs ont subi aux mains de notre race ? » Howell, pas plus que Garvey, n’a de temps à perdre à haïr. On ne hait que ce que l’on craint. Le Gong ne craint personne, surtout pas les Blancs.
