Accueil du site > Rasta Culture > "Le Premier Rasta"

"Le Premier Rasta"

Préface du livre de Hélène Lee, "Le Premier Rasta"

18 septembre 2006, par Kah

"Les prophètes de l’an 2000 scandent leurs versets au rythme du reggae. Bob Marley, numéro un mondial des ventes de disques, a rendu un sens de l’identité à des millions de jeunes laminés par la culture de l’argent, le poids des empires, l’Histoire. Ses textes sont leurs évangiles : "Nous sommes ce que nous sommes, ainsi soit-il ! "

D’où Marley tient-il sa fierté ? Par quel rétablissement improbable le fils d’une esclave a-t-il pris son rang parmi les fils de Dieu ?


Le message de Bob Marley vient de loin. Les Africains transportés en Jamaïque n’ont jamais perdu leur fierté ; prophètes et rebelles pullulent dans leur histoire. Marcus Garvey, le père du Black Power et de l’identité africaine moderne, est jamaïcain.

Il est aussi sans doute le principal inspirateur des précurseurs rastas. En 1922, aux Etats-Unis, alors qu’il a réuni derrière lui des millions de Noirs et entrepris la reconstruction économique et politique de sa race, Garvey est incarcéré, stoppé dans son élan. L’Amérique d’alors ne pouvait tolérer l’existence d’un Noir aussi puissant. Condamné sous un prétexte mineur, il est expulsé vers son pays natal.

C’est précisément à cette époque qu’en Jamaïque germe l’idée du Messie noir. Garvey a négligé les aspirations spirituelles de son peuple - ou, plutôt, il a canalisé ses énergies vers l’efficace, le matériel. Lorsque ses entreprises s’écroulent, la mystique reprend le dessus. Le mouvement rasta est l’enfant de cet échec, la fuite vers une Éthiopie symbolique. Face au système qui a broyé Garvey, on s’invente une raison d’espérer : Ras Tafari, le Dieu vivant, roi des rois d’Éthiopie. C’est la fondation mystique sur laquelle un homme, Léonard Howell, va construire son paradis terrestre.

Il faut une bonne dose d’insolence pour créer un nouveau dieu. Qui sont ces effrontés, les premiers rastas ? Un gang de baroudeurs de la Caraïbe, d’anciens combattants de la guerre de 14-18, d’aventuriers, de marins. À Panama, creuseurs de canal. Dans le Harlem des années vingt, guérisseurs et prophètes. À Cuba, rouleurs de cigares. Syndicalistes sur les bateaux, rebelles dans les tranchées. Voyageant jusqu’à Moscou, jusqu’en Éthiopie. Puisant les arguments de leur survie à toutes les sources : Marx, Einstein, la Bible, les livres magiques de l’Orient... Les enfants d’un échec, oui - mais pas des loosers. Ils osent la fusion qu’aucun philosophe n’a encore tentée, celle de la science et du rationalisme occidentaux avec la culture africaine et la mystique indienne ; et ils balancent le mélange à l’univers sur le rythme de cœur du reggae. Aujourd’hui, leurs trois couleurs flottent à travers le monde.

L’histoire de Léonard Percival Howell, premier prédicateur de Ras Tafari, est celle d’un audacieux. Face à la malédiction de l’" esclavage mental ", c’est celle d’une reconstruction morale par tous les moyens, à tout prix.

Trônant sur son Pinnacle, enveloppé d’une auréole de ganja, Howell réinvente le modèle d’un Africain royal, ne prenant ses ordres que de Dieu. En vingt ans de " règne ", il forme une génération d’hommes qui vont imposer leur culture à la Jamaïque moderne. D’où vient son aura ? Où a-t-il puisé sa force ? Aveuglés par les paillettes du reggae business, nous avons négligé son histoire. Aussi, quand aujourd’hui une nouvelle génération découvre Marley et s’interroge sur son "message", sommes-nous à court de réponses. Trop d’inconséquences et de contradictions dans le message des chanteurs. Trop de sectes. Chacun s’approprie la vision, la sensibilité rastas. Ou les rejette en bloc, sans plus de raison.

Mais c’est peut-être cela même - cette liberté, cette malléabilité du mouvement - qui fait sa force.

Léonard Howell n’a jamais cédé à la tentation religieuse. Rien, dans l’histoire du premier rasta, ne prouve qu’il ait voulu établir un dogme. Il s’adresse à un peuple qui souffre et, à chaque souffrance, il tente de trouver une solution : nous le voyons nourrir les affamés, abriter les sans-logis, leur fournir des terres, les protéger des persécutions. Pour leur rendre le courage de se battre il doit parfois les faire rêver, mais ces rêves - l’Éthiopie, le roi des rois - ne sont qu’un moyen de leur redonner confiance. E ne crée pas d’Eglise, mais une immense plantation de ganja où chacun vit et pense à sa guise.

Aujourd’hui, alors que ses successeurs tentent d’ériger ces rêves en religion, l’histoire de Howell dément toutes les dérives racistes ou sectaires. Le premier rasta n’a jamais essayé de nous imposer une recette d’identité. Il nous a laissé le champ libre, et nous allons à sa rencontre avec le seul souci de ne pas trahir son audace, son amour de la liberté. "

PREFACE "LE PREMIER RASTA" Helene LEE

Paru chez Flammarion

P.-S.