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La fin de la Grande Ame

26 janvier 2007, par Kah

"Le 20 janvier 1949, au moment de la prière du soir qui a lieu dans le jardin de la demeure où il réside à New Delhi, la Birla House, une bombe est lancée de derrière le mur de la propriété voisine. De toute évidence, c’est Gandhi qui est visé, mais la bombe éclate sans faire aucun blessé. Ce n’est cependant que partie remise. Le 30 janvier, vers 17 heures, lorsque Gandhi se rend au lieu de la prière, un homme s’incline devant lui et tire trois balles de revolver. Gandhi s’affaisse et meurt en pronon-çant le nom de Rama. L’homme, âgé de trente-six ans, se nomme Nathuram Godse. Il appartient à un groupe d’extré-mistes hindous qui ne pouvaient accepter la "complaisance" dont Gandhi témoigne envers les musulmans. " Les provocations accumulées pendant trente-deux ans, déclarera-t-il lors de son procès, culminant dans sa dernière grève de la faim en faveur des musulmans, m’ont contraint à la conclusion qu’il fallait mettre fin immédiatement à l’existence de Gandhi. "


Le jour même, dans un discours radiodiffusé à la nation, Jawaharlal Nehru déclare ;
" La lumière de nos vies s’est éteinte et partout il n’y a plus que ténèbres. Je ne sais que vous dire ni comment le dire. Notre chef bien-aimé, Bapu, comme nous l’appelions, le Père de la Nation, n’est plus. (...)
"La lumière s’est éteinte, ai-je dit, mais j’avais tort. Car la lumière qui brilla sur ce pays n’était pas une lumière ordinaire. La lumière qui illumina le pays durant tant et tant d’années l’illuminera longtemps encore ; dans mille ans elle sera encore visible ici et le monde la verra et elle sera la consolation de cœurs innombrables. Cette lumière était en effet plus que le symbole d’un présent immédiat ; elle incarnait des vérités vivantes, éter-nelles, nous remémorant le droit chemin, nous tirant de l’erreur, conduisant ce vieux pays à la liberté. "

Ainsi vécut et mourut Mohandas Karamchand Gandhi. Certes, l’histoire est moins idéale et plus tragique que la légende. Dans ces " expériences de vérité ", le Mahatma connut des succès, mais aussi des échecs et il revendiqua ceux-ci autant que ceux-là. Mais Gandhi, même s’il apparaît plus vulnérable, n’est pas moins grand dans l’histoire que dans la légende. Sans aucun doute, dans sa quête de la non-violence, il est parvenu à for-muler une sagesse pratique qui exprime la plus haute vérité de l’homme. Il a su élaborer une citoyenneté politique qui per-mettait à tous les Indiens, quelles que soient leur condition sociale et leur appartenance communautaire, de surmonter leurs divisions et leurs oppositions pour construire ensemble un ave-nir commun. Il a été véritablement l’artisan de la libération du peuple indien auquel il a redonné sa fierté et sa dignité, il est véritablement le Père de la nation indienne à laquelle il a redonné son honneur en délégitimant le pouvoir de l’occupant britannique. Il a proposé à l’Inde une stratégie de résistance, fon-dée sur la non-coopération, qui était capable de mettre en échec la domination anglaise sans humilier les Anglais.
Mais, contrairement à ce que dit la légende, la société indienne était fort peu préparée à accueillir le message de non-violence qu’il voulut lui proposer. C’est pourquoi l’histoire nous montre que, souvent, "la non-violence qu’il s’efforça de mettre en oeuvre dut faire face, au sein même du peuple indien, à desforces de violence qui la mirent en échec. La conception de la non-violence élaborée par Gandhi s’inspire à la fois du jaïnisme, du bouddhisme et du christianisme, mais elle est étrangère aux traditions historiques des deux grandes religions dominantes en Inde, l’hindouisme et l’islam. Il ne faut pas s’y tromper : en dépit des dires de Gandhi, ni la Bhagavad-Gîta ni le Coran n’enseignent la non-violence. De ce fait, lorsque Gandhi affirme que la non-violence est le seul chemin qui puisse conduire l’homme vers la vérité, il ne s’exprime pas dans un langage que parlent couramment l’immense majorité des Indiens.
En revanche, les appels à la résistance contre l’occupant britannique lancés par Gandhi rencontraient un large assentiment au sein de la société indienne. Mais ce qui a manqué le plus à Gandhi, pour que cette résistance demeure non-violente, c’est une organisation suffisamment structurée pour permettre aux Indiens d’agir collectivement de manière préparée, coordonnée et ordonnée. Pendant quelque trente années, Gandhi n’a cessé de " prêcher" la non-violence en s’efforçant de faire partager par les Indiens sa foi individuelle, mais force est de reconnaître qu’en définitive il a largement échoué dans cette démarche. Dans le même temps, il n’a pas su leur donner les moyens organisa-tionnels nécessaires pour qu’ils puissent mettre en oeuvre col-lectivement une stratégie bien définie. Pour qu’un mouvement de masse persiste à respecter les exigences de l’action non-vio-lente, il ne peut suffire de demander à chacun d’observer une stricte discipline individuelle. " Une non-coopération pour être efficace, affirmait-il dès 1920, a besoin d’une organisation parfaite." Mais il faut bien convenir qu’organiser un pays de quelque 350 millions d’habitants, aux prises avec de multiples particularismes, était une tâche démesurée. Le fait que, dans ces conditions, il ait pu mener à bien la campagne de désobéissance civile qui suivit immédiatement la marche du sel est tout à fait remarquable. Pour le reste, les échecs de Gandhi ne prouvent pas l’inefficacité de l’action non-violente, ils nous permettent au contraire de préciser les conditions de son efficacité.
Ces échecs, surtout, ne sont pas de nature à remettre en cause la vérité de la non-violence qui fut la raison de vivre et de mou-rir de Gandhi. On ne saurait lui imputer la responsabilité de n’avoir pas été en mesure de convertir tous les Indiens à la non-violence. L’erreur peut avoir raison de la vérité, mais cela n’em-pêche pas la vérité d’avoir raison. Ce sont ceux-là mêmes qui furent incapables de surmonter leur désir de violence qui avaient tort, et non point Gandhi qui voulut les convaincre d’opter pour la non-violence. De même, l’échec de Jésus ne pouvait remettre en cause la vérité de l’enseignement de la non-violence qu’il vou-lut donner au monde en prononçant le Sermon sur la Mon-tagne. Ce sont ceux qui firent échec à Jésus en le condamnant à mort qui avaient tort. " Si la Croix, écrivait Romain Rolland à Gandhi le 2 mai 1933, n’a pas - hélas ! - sauvé le monde, elle a montré au monde la voie pour se sauver, elle a illuminé de son rayon la nuit de millions d’infortunés. "
En cette fin du XXe siècle, le moment n’est-il pas venu de prendre conscience avec Gandhi que "la violence est un suicide" ? Chaque jour, la violence apporte la preuve qu’elle est parfaitement incapable de construire l’histoire. Elle ne peut que la détruire. En ce sens, c’est bien la violence, et non la non-violence, qui est une " utopie ". Selon sa signification étymologique, le mot u-topie désigne ce qui n’existe en aucun lieu. Or, préci-sément, si la violence existe partout, en aucun lieu elle n’atteint la fin qui prétend la justifier, jamais, nulle part, elle ne réalise la justice entre les hommes, jamais, à aucun moment, elle n’ap-porte une solution humaine aux conflits humains. En ce sens, l’homme violent poursuit bien une utopie.
Gandhi ne nous offre pas des réponses à répéter, mais il nous invite à poser avec lui les questions essentielles dont l’enjeu concerne le sens même de notre existence et de notre histoire. Et, comme lui-même a tenté de le faire en son temps, il nous appartient d’inventer ici et maintenant les meilleures réponses possibles. Nous avons la conviction profonde que la philosophie politique qui nous permettra de construire, dans la société pluri-culturelle qui est désormais la nôtre, une démocratie citoyenne, devra intégrer les intuitions essentielles de Gandhi. L’exigence primordiale de cette philosophie politique est de se référer à l’universel. Et seule la non-violence permet à la philosophie de s’ouvrir à l’universel.
Dans la confrontation des cultures qui a lieu partout dans le monde et dans chacune de nos sociétés, le message de non-vio-lence que Gandhi a voulu donner au monde peut être essentiel. Pour affirmer leur identité, les hommes et les peuples se réfèrent constamment aux valeurs qui fondent leur propre culture et leur propre civilisation. Chacun affirme que ces valeurs correspon-dent aux exigences les plus profondes de l’humanité et prétend donc qu’elles ont vocation à être universellement reconnues. Il résulte de ces prétentions contradictoires des antagonismes, des oppositions et des heurts. L’histoire d’hier et d’aujourd’hui nous montre que ces conflits peuvent facilement devenir sanglants et meurtriers. Car chacun, au nom de ses propres valeurs, est tenté d’aller livrer bataille contre les autres.
Pour apaiser ces conflits et établir le fondement d’une exis-tence pacifique entre les communautés et les peuples, des hommes de bonne volonté appellent à la tolérance à l’égard des autres cultures. Ils font valoir que si nous faisons l’effort de mieux les connaître et mieux les comprendre, nous découvrirons ce que chacune renferme de grandeur et de noblesse. Et ils affir-ment que, pour vivre en paix les uns avec les autres, nous devons accepter nos différences.
Cela est vrai, mais pour une part seulement. Car, en réalité, n’est-ce pas plutôt nos ressemblances qui engendrent nos querelles, nos conflits et nos batailles ? N’est-ce pas parce que nous imitons nos erreurs et nos fautes que nous nous retrouvons tou-jours en guerre les uns contre les autres ? Plus précisément, n’est-ce pas parce que toutes nos civilisations sont pareillement imprégnées par la culture de la violence que nous sommes continuellement sur le point de nous blesser et de nous meurtrir les uns les autres ?
En réalité, l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable qui domine toutes les cultures tend à effacer toutes les différences et à faire apparaître des ressemblances effrayantes.

Dès lors, l’urgence, pour construire un avenir pacifié, n’est pas tant d’accepter nos différences que de refuser nos ressemblances. La sagesse de la non-violence, que Gandhi voulut expérimenter aussi bien dans la vie quotidienne que dans la vie politique, nous invite à revisiter notre propre culture et à discerner en elle, d’une part, tout ce qui légitime et honore la violence contre l’autre homme, et, d’autre part, tout ce qui demande que l’autre homme soit respecté et aimé. Ce double discernement fera apparaître une double exigence. Une exigence de rupture avec tous les éléments d’idéologie qui justifient le meurtre dès lors qu’il prétend servir une cause juste ; et une exigence de fidé-lité aux " valeurs " qui confèrent à l’homme dignité, grandeur et noblesse. Par elles-mêmes, ces valeurs viennent contredire la pré-tention de la violence à régenter la vie des hommes et des socié-tés. C’est en fidélité à ces valeurs que chacun de nous pourra découvrir dans sa propre culture les fondements de la sagesse de la non-violence. Il est contradictoire et, quelque part, malhonnête de s’étonner de récolter la violence après l’avoir cultivée. Cultiver la violence, c’est en faire une fatalité, mais c’est une fatalité tout entière faite de main d’hommes. C’est pourquoi nous sommes mis au défi de cultiver la non-violence. Sans quoi, nous devons craindre d’être incapables d’apprendre l’espérance à nos enfants.

Jean Marie Muller Gandhi, l’insurgé, l’épopée de la marche du sel, Editions Albin Michel, Conclusion