Interview sur l’armée
26 janvier 2007, par Kah
Satyagraha,
Une réponse à la guerre ?
5 Décembre 1931, Gandhi rentre de la Conférence de la Table Ronde. Il rentre en Inde, s’arrêtant à Paris pour donner une conférence dans le cinéma ’Magic-City’. Il répondra ensuite à quelques questions pour Daniel Guérin :
"- Le Mahatma a donné un message à l’Inde. Ne pense-t-il pas en donner un à tous les peuples de la terre ? Comment pense-t-il qu’un tel message puisse être donné et reçu en dehors de l’Inde ? "- II me semble que j’ai déjà répondu par anticipation. Les méthodes dont j’ai parlé sont appliquées par un peuple qui représente un cinquième de l’humanité. Elles sont susceptibles d’une application universelle dans la mesure où elles sont générales et applicables à l’ensemble de l’humanité.
"- Pensez-vous que les méthodes de non-coopération soient applicables en Occident, notamment en cas de mobilisation et de guerre ? "- Ma réponse est qu’indubitablement les méthodes non-violentes de non-coopération sont applicables en Occident comme en Orient. Non-coopération veut dire : s’abstenir de s’associer aux forces du mal. Et lorsqu’un homme ou une femme est arrivé à la conviction profonde qu’un fait ou une action est associé au principe du mal, c’est un devoir sacré pour cet homme ou cette femme de se dissocier d’avec cette action.
"- En cas de guerre faut-il se laisser fusiller plutôt que de porter les armes, ou est-il suffisant, comme je l’ai fait jusqu’ici, de tirer en l’air ? "- Si un soldat qui porte des armes extérieures s’est engagé à faire le sacrifice de sa vie pour tuer ses ennemis, combien davantage un homme qui a pris le parti de la non-violence doit-il faire le sacrifice de sa vie pour ne pas tuer son semblable. Dans un pays comme la France où règne le service militaire obligatoire, il se peut que ma réponse ait un parfum de haute trahison. Et comme je suis un hôte recevant l’hospitalité de votre grande cité pour une seule nuit, on pourrait considérer comme sage et prudent de ma part de ne pas répondre à cette question. Mais au fronton de vos édifices, sur les portiques de vos tribunaux, n’est-il pas écrit : Liberté, Égalité, Fraternité ? Rendons à votre gouvernement cet hommage que, jusqu’ici, il n’a pas supprimé la liberté de parole. " En cas de guerre, peut-on se satisfaire de tirer en l’air ? Ma réponse est un non catégorique. Car en évitant ainsi les conséquences du refus de tuer vos semblables, vous ne prenez pas position, vous n’êtes pas fidèle à votre idéal.
"- Reste-t-il des chances d’arriver à un règlement pacifique du problème hindou, ce que certains ne croient pas ? " - II y a encore des chances de règlement pacifique. En tant qu’homme ayant placé toute sa foi dans la non-violence et la vérité, je ne peux m’empêcher de croire encore qu’il y a des chances de règlement entièrement pacifique des relations anglo-indiennes. " Le fait que je paraisse actuellement m’éloigner d’Angleterre les mains vides ne signifie pas que tout espoir de solution pacifique ait disparu. Au contraire, ce sera pour notre pays un nouveau stimulant pour toucher, par de nouvelles souffrances et de nouveaux sacrifices, le cœur de l’Angleterre et le convertir. La lutte de la vérité et de la non-violence n’a jamais pour but la destruction de l’adversaire, mais sa conversion.
"- Est-ce que l’Inde indépendante aurait sa troupe armée ? "- Si l’Inde devenait libre en un clin d’œil, je crains qu’elle ne soit pas encore suffisamment entraînée aux méthodes de non-violence pour se passer, du jour au lendemain, d’une armée. " Mais je suis convaincu que si l’Inde obtient sa liberté par la non-violence, l’Inde libérée n’aura plus besoin d’une armée.
"- Que pense le Mahatma de l’attitude des Églises chrétiennes en face du problème de la guerre ? "- Étant étranger aux Églises chrétiennes, je ne peux avoir qu’une opinion extérieure. Je pense que leur attitude est... plutôt timide (rires).
"- Pourquoi avez-vous abandonné le costume européen après l’avoir porté durant de longues années ? " - Parce qu’il m’était impossible de m’unir complètement, intimement, avec la masse de mes compatriotes humbles si je portais des vêtements européens ; et aussi parce que ces vêtements sont complètement inadéquats au climat de l’Inde. "
Dans l’après-midi du 8 décembre 1931, Gandhi rencontre à Lausanne Pierre Cérésole qui, en 1920, avait créé le Service civil international (SCI) afin de " mettre au service de la paix les forces splendides gâchées jusqu’à présent par la guerre et la préparation de la guerre 1". Plusieurs responsables du SCI participent également à cette réunion. L’entretien avec Gandhi porte principalement sur l’objection de conscience. " Refuser simplement le service militaire ne surfît pas, affirme Gandhi à ses interlocuteurs. Refuser le service militaire quand l’heure est venue, c’est agir après que tout le temps pour combattre le mal est pratiquement écoulé. Le service militaire n’est qu’un symptôme d’un mal qui est plus profond. Tous ceux qui ne sont pas inscrits pour le service militaire sont également participants au crime, s’ils soutiennent l’État d’une autre manière. Celui ou celle qui soutient - directement ou indirectement - un État militairement organisé participe au péché. Chaque homme, vieux ou jeune, participe au péché s’il contribue au maintien de l’État en payant les impôts. C’est pourquoi je me suis dit pendant la guerre, que tant que je mangeais le blé défendu par l’armée, tandis que j’accomplis tous les autres devoirs d’État hors d’être soldat, - il vaudrait mieux pour moi d’être enrôlé dans l’armée et me faire tuer... C’est pourquoi tous ceux qui désirent arrêter le service militaire doivent le faire en retirant toute coopération à l’État. Le refus du service militaire est beaucoup plus superficiel que la non-coopération avec tout le système qui soutient l’État. Mais alors l’opposition devient si vive et si effective que vous courez le risque non seulement d’être mis en prison, mais d’être jeté dans la rue. 2" Après l’avoir entendu, Pierre Cérésole dit à Gandhi : " Nous avons notre vérité. Mais vous avez la vérité. 3"
1- cité par Helène Monastier, Paix, pelle et pioche, Lausane, Editions du Service Civil International, 1955, p. 11 2- Gandhi et Romain Rolland, op. cit., p.71 3- Cité par Romain Rolland, ibid., p. 90
