Ganja
9 octobre 2006, par Kah
La Ganja, au Pinnacle "Le coup de génie des Rastas est d’avoir fait de la marijuana un sacrement"
Extrait du livre"LE PREMIER RASTA" Helene LEE, Paru chez Flammarion
« Le coup de génie des rastas, dit Perry Henzell, est d’avoir fait de la marijuana un sacrement. » L’idée, c’est clair, est empruntée aux Indiens de St Thomas. La plupart des études sociales et des rapports de police convergent vers cette conclusion : ce sont les travailleurs sous contrat venus d’Inde au XIX° siècle qui ont généralisé l’usage du cannabis (même s’il a pu exister, du temps de l’esclavage, chez certains Africains). D’où les nombreux emprunts à l’hindi dans le vocabulaire des fumeurs (comme le fameux kali weed, ou herbe de Kali). Mais Howell n’a pas attendu le Pinnacle pour fumer. S’il n’existe aucune preuve de son usage de l’herbe à Clarendon - son père est sévère et la ganja encore peu répandue -, il faut se souvenir que la paroisse a été l’un des premiers districts d’immigration indienne : le jeune homme a pu goûter au bhang avec des amis indiens. Une chose est sûre : il est en contact avec l’herbe au cours de ses voyages. À Harlem, on l’a vu, il existait plus de cinq
cents points de vente de marijuana à l’époque de Howell ; on les appelle tea-pads dans l’argot local, le dealer est un tea-man... et Howell dit avoir ouvert un tea-room sur la 136 e Rue. On l’imagine mal ayant servi le thé à de vieilles demoiselles au petit doigt levé...
Et pourquoi a-t-il d’abord choisi St Thomas pour y établir son culte ? Cela n’a-t-il pas aussi quelque chose à voir avec la ganja ? Le 16 août 1941, un certain Francis Howell, jugé à Bath (où Leonard possède une maison) pour détention de ganja, proclame au cours de son procès qu’il en vend depuis 1908 et qu’il continuera « jusqu’aux trompettes du jugement dernier ». Francis est-il un parent de Leonard ? Le réseau qu’exploite Howell lors de ses premiers meetings à StThomas est celui des disciples d’Athlyi, qui ont fondé des congrégations dans le secteur dès les années vingt - à Falmouth, Morant Bay et Bath, premiers centres d’implantation des rastas. Les athlicans sont bien allumés ; sans doute fument-ils, comme beaucoup des penseurs de l’époque (on murmure que même Marcus Garvey fumait). Dans les années trente, la plus grosse production de ganja vient de St Thomas et de la paroisse voisine, St Mary. D’ailleurs, si l’establishment jamaïcain attend 1924 pour s’émouvoir du trafic et faire v
oter une loi anti-ganja, ce n’est pas par hasard. 1924, on s’en souvient, est une année charnière pour la « petite bande » des éthiopianistes et des athlicans. La police a dû remarquer que la consommation de ganja était en train de déborder la communauté indienne. Tant que la ganja n’a concerné que les Indiens, l’« herbe sacrée » a été mise au compte de leur folklore au même titre que leur nourriture, leur musique et leurs vêtements. Elle n’engendre pas de violence, au contraire : elle permet aux planteurs de tenir leurs hommes tranquilles. Aussi ces derniers en importent ils de pleins bateaux à la fin du XIX° siècle. En 1894, une commission anglaise étudie les effets de la ganja sur la population de l’Inde et son rapport conclut qu’iln’y a pas de raison de l’interdire : « D’innombrables témoins ont confirmé le caractère pacifique et rangé des consommateurs excessifs de ganja. Le cas de ce pays tend à prouver qu’en règle générale ces drogues n’induisent pas le crime ou la
violence ". » Qu’est-ce qui pousse l’establishment à changer d’avis au point de faire passer des lois anti-ganja ? C’est que l’herbe est tombée aux mains de gens « dangereux » - en l’occurrence les mouvements africains qui s’en servent pour arracher leurs adeptes à la chape de terreur héritée de l’esclavage. La peur est l’alliée du système ; Garvey l’a répété dans plusieurs textes magnifiques. Lui-même s’est tant battu pour vaincre sa peur qu’à son premier discours en Amérique il a eu une syncope et est tombé de l’estrade ! « Si vous avez peur de quelque chose, marchez droit dessus ! » conseille-t-il dans un article du New Jamaïcan. Cette phrase pourrait être le slogan de l’époque. Qui sont ces « Ethiopiens », ces athlicans, ces soldats du BWIR qui écrivent au gouvernement des lettres de plus en plus impatientes - sinon des hommes qui ont « vaincu la peur » ? Le rôle de la ganja dans la conquête de la peur n’a pas été étudié par la médecine. Dommage. E
est vrai que la médecine ne considère pas la peur comme une maladie. C’est pourtant bien de peur que les fils d’esclaves sont malades ; le claquement du fouet hante encore leurs rêves. Mais il ne sert à rien de ressasser les humiliations : « Si vous pensez trop longtemps à quelque chose, dit Garvey, vous devenez amer, vous n’arrivez plus à relativiser, vous tombez dans un état morbide. Apprenez à vous relaxer. Étudiez l’art de détourner votre pensée vers d’autres choses ". »
C’est précisément ce que font les rastas lorsqu’ils « méditent ». Après avoir fumé, ils lisent la Bible) y assistent à la création du monde, cherchent, comme Balintine, « sur quel ressort les empires sont assis ». Ils regardent la réalité d’en haut - ils sont hikh. S’ils continuent à appeler Sélassié par son nom de roi (Ras Tafari) ils chérissent le « 1 » (premier du nom) qui suit ses titres, et qu’ils lisent high (haut, planant). Dans les années cinquante, lorsqu’un argot rasta se développera dans les ghettos, ce phonème « 1 » deviendra un code. I signifie « je » dans l’anglais des planteurs, tandis que le peuple dit me en patois ; les rastas récupèrent le fier I comme une prise de guerre et s’en gargarisent... Du point de vue chronologique, la diffusion de la ganja parmi la population noire de Jamaïque correspond précisément à l’essor du mouvement rasta. En 1935, le bureau jamaïcain à la santé dénombre trois fois plus de jamaïcains que d’Indiens parmi les consommateurs et
s’en alarme. Les condamnations, concentrées autrefois dans l’est de l’île (St Thomas et St Mary), ont gagné le reste du pays. Le Bureau publie un conte éducatif, où John et Mary Brown (les M. et Mme Dupont de Jamaïque) s’inquiètent vertueusement de la chose :
JOHN -Deux jeunes sont devenus fous dans une vallée de la montagne. Ils ont attaqué deux Chinois dans leur boutique. L’un a frappé une vieille dame et l’autre a laissé pour mort un homme de soixante-dix ans. [... ] Le plus curieux, c’est qu’ils l’ont fait sans raison. Ça aurait pu tomber sur toi ou moi : ils avaient fumé de la ganja. MARY - Mon cher, tu t’inquiètes vraiment pour pas grand-chose. Tout ça parce que deux garçons indiens ont fumé de la ganja ! JOHN - Mais ce ne sont pas des Indiens ! Ce sont des jamaïcains, les fils de gens respectables comme toi et moi !
Les « Deschiens » de Jamaïque ont vu se confirmer leurs angoisses lors des émeutes de 1938. D’après la police, les rebelles utilisent la ganja pour se donner du coeur au ventre. Les détectives ont remarqué qu’à Portland l’herbe a été présente à chaque explosion de violence : « Les personnes trouvées en possession de ganja ont déclaré qu’elles n’en avaient jamais pris avant, que des étrangers la leur avaient donnée. » L’opinion du détective est que « l’herbe a été distribuée dans tout le district par deux hommes à vélo " ». Un autre rapport signale que « de la ganja a été trouvée en possession de nombreux fauteurs de troubles, qui semblent se servir de cette plante dangereuse pour se donner, avant de passer à l’action, ce qu’ils appellent le french pluck [de l’argot french fried, "défoncé", et pluck ‘audace’] ». Les troubles sont maintenant calmés, pourtant la tendance ne s’inverse pas. Entre 1939 et 1940 - année de l’installation au Pinnacle -, les condamnations pour possess
ion de ganja ont progressé de quarante pour cent ! Doit-on tenir les rastas pour responsables de cette invasion de l’herbe ? Il semble que ce soit plutôt le contraire : le mouvement s’est développé dans son sillage ; il a été porté par la ganja. En janvier 1939, année où Chang achète le Pinnacle, la paroisse de St Catherine sur laquelle le domaine se situe est déjà en tête de liste des condamnations pour ganja : dix sur un total national de vingt-trois. Et le domaine du Pinnacle est sur le versant bien exposé de St Catherine, où pousse aujourd’hui encore la meilleure herbe... Se pourrait-il ?... Oserait-on insinuer ?... Non ! Le digne Chang n’est pas un trafiquant de ganja ! Howell non plus. Pas encore. Mais à sa sortie de prison en 1944, il n’est pas mécontent de trouver de quoi fumer au Pinnacle. Ses adeptes ont pris soin des plantations. Howell n’a jamais caché qu’il aimait fumer l’« herbe sacrée », et il conseille à ses adeptes d’en faire autant. Outre ses
propriétés euphorisantes, la ganja a une autre vertu : c’est une excellente source de revenus. Lorsque les planteurs se multiplient au Pinnacle, la communauté s’enrichit. Howell luimême ne se mêle ni de planter ni de vendre, mais quand ses fidèles ont fait une affaire, ils ne l’oublient pas. Il n’y a pas de pourcentage convenu - d’ailleurs, Howell n’ouvre jamais les enveloppes qu’on lui tend. Il ne touche pas à l’argent, il en a une horreur instinctive. Parfois, pour sa consommation personnelle, il demande à un de ses proches de laver des billets de banque au savon et de les faire sécher au soleil. Lorsque le vent les emporte, il les laisse s’éparpiller à travers la colline. « C’est bien comme ça, Dieu fait sa distribution », dit-il à son neveu Lesford. Pour le Pinnacle, les années de grâce ont commencé. En l’espace de dix ans, la communauté va se transformer, devenir l’Eldorado des planteurs. Au début des années cinquante, elle possède plusieurs véhicules.
Toujours pas d’eau courante ni d’électricité - les politiciens leur ont fait comprendre que leur budget « pots-de-vin » était insuffisant pour financer l’adduction d’eau ! - mais les adeptes peuvent maintenant s’offrir les services de porteurs. Trente ou même quarante cents le seau ! Les gamins de la vallée se font de l’argent de poche et tout le monde est content. Même les paysans y trouvent leur compte : ils ne sont plus obligés d’aller jusqu’à Spanish Town pour vendre leurs légumes ; ils sont sûrs d’écouler leurs produits au marché du Pinnacle. Les quatre mille cinq cents habitants du domaine ne s’éreintent plus à faire pousser des légumes sur leur piton sans eau. Es se consacrent à la ganja, qui y prospère. C’est l’époque où oncle Hugh monte sa boutique. Les clients affluent. Souvent, l’un des fils Howell un adolescent - vient en camion chercher des provisions : un demi sac de farine, de l’huile... L’argent tourne. Au comptoir des petits bars, le soir, des rastas vien
nent draguer les filles et paient des tournées. Toute la vallée est tributaire du Pinnacle. Les rastas sont désormais fréquentables. « C’étaient devenus des gens très gentils », dit oncle Hugh. Tant qu’on ne touchait pas à leurs femmes, bien sûr.
Désormais, Howell vit seul. Depuis la mort de Tyneth et le départ de Miss L., il a trouvé plus sage de garder sa liberté. Il partage la grande maison avec les deux fils qu’il a eus de Tyneth, Monty et Blade, que le village appelle les « princes ». Il passe aussi beaucoup de temps à Kingston. Il y a toujours gardé un bureau avec deux secrétaires. Le Gong n’a jamais appris à conduire. À l’intérieur de la propriété, il continue à chevaucher son âne, Baby, à l’image de Sélassié. Lorsqu’il se rend en ville, il se fait conduire par un chauffeur professionnel. Quand « Doc » Howell l’envoie chercher, celui-ci accourt et le sert avec dévouement. « O.K., Doc ! À vos ordres, Doc ! » Peu lui importe que le « docteur » le fasse attendre des heures : il sait qu’il sera royalement payé. Perché sur son Pinnacle, Léonard Percival Howell est vraiment un roi.
